Les Hommes Politiques Congolais et la Mémoire Collective

Une grande bibliothèque vient de brûler le 10 avril 2014 à Bruxelles, une immense source d’information de première main vient d’être détruite et la République démocratique du Congo (RDC) a perdu un colosse de la politique étrangère.

Le patriarche Justin-Marie Bomboko Lokumba (à droite du Roi Baudouin sur la photo), l’un des pionniers de l’indépendance et dernier des quatre signataires de l’Acte consacrant la souveraineté internationale du Congo, s’en est allé à 86 ans. Paix à son âme.

Depuis l’indépendance jusqu’à la fin du régime Mobutu, Bomboko fut l’un des grands acteurs de l’histoire politique de la RDC et un grand pilier du régime. Premier ministre des affaires étrangères du jeune État, l’illustre disparu mérite bien d’être appelé « père de la diplomatie congolaise ». Il a participé directement ou indirectement à tous les événements politiques importants qui ont émaillé la période avant l’accession à indépendance, pendant la première et la deuxième république.

Quel souvenir personnel garderons-nous de ce grand homme? Difficile de répondre à cette question pour la simple raison que l’intéressé n’avait pas jugé utile de laisser un héritage écrit au peuple congolais, sous forme de Mémoires dans lesquels il pouvait nous raconter sa version des événements historiques du pays qui se sont passés sous ses yeux et auxquels il a participé.

Il a emporté avec lui, dans sa tombe, des pans entiers de l’histoire tumultueuse du pays dont il fut un des acteurs principaux.

Aujourd’hui, la RDC peine à définir une politique étrangère capable de garantir ses intérêts vitaux, de tisser des alliances stratégiques avec les puissants de ce monde pour défendre et assurer l’intégrité du territoire et la protection de la population contre les agressions armées. Une politique étrangère cohérente et capable d’entretenir les relations d’amitié avec les États amis ou qui partagent les mêmes intérêts.

Certes, l’histoire ne se répète pas de la même façon, mais elle nous offre d’enseignements dont nous devons tirer des leçons.

En effet, pour avoir une bonne compréhension des affaires internationales, il est essentiel de bien connaître l’histoire des relations diplomatiques entre les États. Les témoignages, les récits, les anecdotes des acteurs principaux qui ont fait l’histoire de la diplomatie congolaise devraient êtremises à la connaissance de générations présentes et futures pour les éviter à commettre les erreurs du passé.

Le diplomate américain Henry Kissinger disait : « la politique internationale se conçoit comme un théâtre où se rencontrent les responsables des grandes puissances, une scène diplomatique, où se signent les traités, se scellent les alliances, s’échangent les lettres de créance. En ce sens, elle est bien individuelle et personnelle avant d’être politique et collective. »
Les propos de ce grand diplomate américain démontrent à quel point la connaissance de l’histoire et les leçons tirées de celle-ci sont des sources importantes de toute politique étrangère d’un État.

En d’autres termes, on pourrait même dire que l’analyse du présent passe par la connaissance des précédents, c’est-à-dire du passé qui correspond en quelque sorte à une jurisprudence et qui permet aux responsables de l’État de bâtir des relations internationales futures en se servant des leçons du passé.

Le reproche qu’on a toujours fait à tous nos aînés qui ont joué un rôle politique et diplomatique important, c’est de n’avoir pas daigné nous léguer leur version de l’histoire, au travers des Mémoires. Ce reproche s’adresse également, sous forme d’une interpellation, à tous ceux qui sont actuellement sous les feux de la rampe.

Le sociologue français Maurice Halbwachs (1877-1945) nous renseigne que le passé ne se conserve pas véritablement dans la mémoire individuelle, parce que dans la mémoire individuelle ne subsistent que des fragments et des images. Ce sont les additions des fragments de mémoires individuelles qu’une société est à mesure de constituer la mémoire collective.

Malheureusement, les hommes politiques congolais – « hommes » au sens large, incluant bien évidemment les femmes -, toutes tendances confondues, sont souvent dépourvus d’une pensée du futur. Ils n’ont pas la culture d’écrire leurs Mémoires dans lesquels ils donneraient un éclairage sur une période historique donnée, raconteraient leur version des faits de ce qu’ils ont fait ou pas pendant l’exercice de leurs fonctions publiques, de ce qu’ils auraient voulu faire ou pas, de ce qu’ils pensent être des contre-vérités etde restituer la vérité des événements vécus, afin d’éviter à la jeunesse de retomber dans les erreurs du passé.

Écrire ses Mémoires, c’est rétablir sa part de vérités non dites

Les Mémoires sont des témoignages, des récits de vie, le recueil de souvenirs que les acteurs politiques, économiques et sociaux, les célébrités et autres personnalités rédigent à propos des événements historiques ou anecdotiques, publics ou privés auxquels ils ont participé en tant qu’acteurs ouassisté en tant que témoins.

L’écrivain anglais James Freeman Clarke (1810-1888) disait : « La différence entre le politicien et l’homme d’État est la suivante : le premier pense à la prochaine élection, le second à la prochaine génération ».

Les responsables politiques qui sont censés être des représentants du peuple, doivent être capables de faire passer l’intérêt général avant leurs intérêts personnels. Ils devraient savoir que toute société est assujettie à une histoire passée qu’elle considère comme étant représentative de sa construction identitaire et source de valorisation.

Cette histoire devrait être connue et partagée par l’ensemble de son peuple, pourqu’il sache d’où nous venons et vers où nous nous en allons, afin de pouvoir justifier les actions présentes et futures. C’est de cette façon que les hommes d’État sont ainsi immortels.

Comment pouvons-nous réaliser le vœu de Patrice Emery Lumumba qui disait : « l’histoire du Congo ne sera écrite ni à Bruxelles, ni à Paris, ni à Londres, encore moins à Washington mais au Congo par des Congolais ».

Comment pouvons-nous réécrire notre histoire si les aînés, qui constituent la source d’informations de première main, ne veulent pas raconter ce qu’ils connaissent de cette histoire pour permettre à la jeunesse de confirmer ou infirmer et ainsi compléter ce qu’ils savent des événements passés qui sont souvent relatés par des sources secondaires, alors que de nombreuses zones d’ombre subsistent encore ? Les hommes politiques congolais ont le devoir de dire leur part de vérité pour reconstruire notre mémoire collective.

Paru sur Le Potentiel Online. Un article d’Isidore Kwandja Ngembo, ancien conseiller à la direction « Afrique centrale » du ministère canadien des Affaires étrangères et du Commerce international.

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